Livre Premier (chapitre 6)

Psychedelic Jungle

What i don’t know can never hurt me

i live a life that’s working for me

what I respect you just can’t see

what you expect I’ll never be

primitive

that’s how i’ll live

primitive

i take what you give cause i love and i live

primitive     The Cramps (Primitive)

Lynda m’appela.

Ô  paroxysme inouï d’un amour bâclé. D’un axiome aussi clair que le jour, la rapine des sentiments m’avait pris en tenaille, saturant nos langueurs d’ecchymoses jusqu’à l’asphyxie des dérives. Alors oui, il était temps de réagir…et de laisser s’épanouir un changement mû par le désir de rupture.

Nous nous rejoignîmes à « L’agricole », célèbre bar petit bourgeois de la place Carnot.

A mon arrivée, « P.Machinery » passait dans le juke-box minuscule et indépendant qui ornait chaque compartiment de la salle ainsi découpée en petits box.

Plein sourire, c’est  délibérément  qu’elle m’accueillit avec ce morceau.

Si « I wanna be your dog » symbolisait Kassey, ce tube du groupe allemand Propaganda représentait ma bien-aimée, ou plutôt un moment clef de notre rencontre. Des planètes à mille lieux l’une de l’autre vous disais-je !

La voix grave de la chanteuse Claudia Brücken me plaisait beaucoup. Et puis il y avait cette ressemblance entre elles: un physique avantageux, une coupe de cheveux courte et hérissée, telles deux soeurs dont une aurait été plus favorablement éclairée par les sunlights.

L’hiver précédant nous en avions passé des heures ici. il était tombé tellement de neige que la ligne de bus ne fonctionnait plus ou très difficilement.

A notre grande joie, la ville était donc paralysée.

Les bahuts de chacun étant loin du centre ville, nous finissions donc par nous retrouver là ou ailleurs de bon matin à boire un chocolat chaud au son de la voix suave de Sade qui circulait en boucle jusqu’à l’overdose dans les cafés à l’époque.

C’était une chanteuse métissée très élégante au romantisme jazzy et je me suis longtemps demandé pourquoi elle avait choisi le nom d’un auteur français dont la réputation sulfureuse n’avait rien de romantique. (Mais là encore il y aurait beaucoup à dire sur cet adjectif souvent mal employé). Au final, son nom n’avait peut être en fait rien à voir avec l’auteur des « Cent Vingt Journées de Sodome ».

Tout ça pour vous dépeindre cette ambiance « bon enfant » qui illustrait notre jeunesse provinciale bien souvent décriée par le flux de la vie parisienne.

Etait ce pour ça que la vie s’arrêtait ???

Non, pour sûr !

Même si tout cela faisait partie intégrante de ma vie, mon ailleurs était déjà, non pas planifié, mais planqué en demeure…en attente de l’étincelle qui me ferait prendre feu.

Et quoi ?

Le monde était en devenir, et je ne pouvais me contenter de mon présent qui ne reposait pour le moment que sur des miettes d’espérance.

C’est drôle comme les gens vous prennent souvent pour inexistant et font mine, princes arrogants, de vous accorder quelques minutes… Oh, mais le temps presse et je dois déjà partir !!!

Le début de matinée se passait ainsi à traîner et jouir de l’impossibilité de se rendre à l’école, sans faire de grands efforts, il faut bien en convenir; d’autant plus que les canalisations avaient gelé et qu’il faisait un froid intense dans les classes.

Un souvenir en balayant un autre, c’est là que Laurence fait son entrée.

Et je me prends de plein fouet l’acte de sa présence !

Laurence c’était la meilleure amie de Lynda. Il fallait les voir toutes les deux côte à côte, espiègles, complices, rieuses, pleines d’éclats…

Comment aurais-je pu imaginer  passer de l’une à l’autre ?

En un clignement d’oeil, en un mouvement d’éventail, la vie s’écrit et mord dans la marge.

Chère Laurence, très chère amie, je me suis réveillé fou amoureux de vous.

Un rêve intense qui voulu s’étirer à notre réalité. Mais comment annoncer cela ?

J’en étais moi-même surpris…et pourtant.

Et pourtant les choses allaient se savoir, ou plutôt se deviner, se chercher, se frôler et enfin s’affirmer.

Qu’est ce qui pouvait mieux personnifier ta venue que cet immense tube des Rita Mitsouko: « Marcia Baila » dont tu étais folle et dont tu parlais avec fougue telle la démesure de Catherine Ringer, la chanteuse, propulsant d’éloges cette danseuse hors normes qu’était Marcia Moretto.

Et qu’est ce qui pouvait mieux représenter ton départ que la mort fulgurante de cette danseuse dont  le refrain narrait la fin:

« Mais c’est la mort qui t’a assassinée, Marcia

C’est la mort qui t’a consumée, Marcia

C »est le cancer que tu as pris sous ton bras

Maintenant, tu es en cendres, cendres

La mort, c’est comme une chose impossible

Et même à toi qui est forte comme une fusée

Et même à toi, qui est la vie même, Marcia

C’est la mort qui t’a emmenée. »

Nous quittâmes tous les trois le décor cosy de « l’agricole » pour aller acheter une veste verte que tu avais repérée rue de Nièvre, dans une friperie à deux pas du « Broadway Bar ».

Sur le chemin tu me parlas longuement du premier album des  Rita Mitsouko dont était extrait  « Marcia Baila » et qui regorgeait de merveilles !

Promis, tu me ferais une copie K7 afin que je le découvre, et par extension, que le lien secret qui allait nous unir puisse éclore au grès de ces chansons météorites…

Avec un grand frère dans la mode, Laurence avait aiguisé ses sens quant aux idées vestimentaires. De trouvailles en essais, cette fameuse veste verte ne pouvait lui échapper comme elle échappa, sur le fil, à une figure désolée dont je tairais le nom pour le moment.

Tel un calque sombre superposé, cette même rue devint théâtre tourmenté, théâtre de la cruauté même.

A deux jours d’intervalle, à deux rues prés, alors que la nuit se répandait sur la ville, je fus témoin d’une scène tragique: déchéance aigüe, douleur incisive, je vis l’ombre, la silhouette écroulée d’un homme glissant le long d’une vitrine, à l’abandon… dans une apostasie de lui même.

Car aucun doute sur le profil:  je m’approchai de Kassey et me fis recevoir comme jamais !

Virulence fugace , insultes déplacées. Faute de quoi ? Faute de rien !

Uniquement coupable d’être présent ! Arrivé au mauvais moment. Témoin silencieux d’un secret inavoué.

Kassey était en pleurs.

Pour le moment je n’en savais rien, mais plus tard dans la soirée je comprendrais: une fille en était la cause.

Son double féminin venait de le meurtrir et la plaie était ouverte béante, jusqu’à  ruisseler écho sur le livret de textes de Joy Division qu’il tenait en main.

Blessé, s’affligeant l’ultime coup de poignard des mots de Ian Curtis, figure accablée qui reviendrait souvent hanter nos affections, Kassey se tenait reclus dans une prière amère. La page ouverte expectorait insidieusement le texte d’ « Atmosphère » et ses cruelles sentences:

« Walk in silence,

Don’t turn away, in silence.

Your confusion,

My illusion,

Worn like a mask of self-hate,

Confronts and then dies.

Don’t walk away. »

Quand Kassey s’excusa de sa maladroite invective envers moi, il tenta de me faire sourire en concluant qu’en plus de son lamentable état, il était peiné d’avoir raté l’achat d’une magnifique veste verte qui était encore là deux jours auparavant !…qu’il avait hésité…grave erreur qui lui coutait aujourd’hui un sourire jaune taché de regrets. « Je n’aurai même pas la délectation d’énoncer: « je suis en vert et contre tout. » comme dans « La maman et la putain » de Jean Eustache. Evidemment j’esquissais un sourire et nous quittâmes cette rue ombragée sans que je n’ose dire un mot de cet achat raté. Impunément, Kassey prendrait soin de mutiler mon regard et de renverser la situation.

Car Pistol nous attendait dans une soirée plus déchirée que déchirante.

Le zigue chez qui nous pénétrâmes m’était totalement inconnu. C’était vraisemblablement un reporter photographique au vu des clichés noirs et blancs épinglés sur ses murs dégueulasses. A notre arrivée nous fûmes d’emblée pris d’assaut par la musique et l’ambiance anarchique de la pièce: la fin de « Goo Goo Muck » des Cramps nous introduisit rapidement dans ce capharnaüm comme dans un rituel tribal…

Dans cette brousse opaque pleine de fumée de cannabis, on aurait autant pu se croire dans Le club des Hashischins, que dans une fumerie d’opium ou une arrière-salle de bar de l’époque de la prohibition, tant les psychotropes divers et variés envahissaient la tanière du photographe.

Le morceau qui suivit: « Rockin’ Bones », faisait partie du même album, leur deuxième: « Psychedelic Jungle ».

Et pour être dans la jungle, nous y étions véritablement… à l’image de ces corps rampants, gueules ouvertes, rires déformés.

Etait ce le terme « psychedelic » qui les avait conduit à mettre cette musique en dichotomie totale avec leur apparence néo-baba ?

Et bientôt le disque même se mit à vivre sa propre vie et à entrer en adéquation avec les phénomènes de la soirée: la platine se mit à ralentir et le vinyle d’onduler de façon cocasse comme pris de chaleur. Les gueules en étaient d’autant plus hilares, mais personne, absolument personne ne se leva pour changer de galette comme si la diffraction sonore n’était d’aucune importance !

Même la pochette errait à terre sans que ça ne dérange qui que ce soit.

C’était une photo du groupe prise au fish-eye, cet objectif concave dont s’étaient servis beaucoup de groupes des années 60. The Cramps, eux, avaient commencé en 1975 sous le soleil californien, mêlant rockabilly à un garage punk d’une déjante absolue !

Sur cette pochette extraordinaire de Donna Santisi on pouvait voir Lux Interior, Ivy Poison, Nick Knox et Kid Congo Powers dont la photo avait été prise chez lui. Celle du recto, totalement différente mais artistiquement tout aussi réussie était d’Anton Corbijn.

Puis ce morceau: « Primitive » (une reprise démente du groupe The Groupies enregistrée en1966) fondamentalement, absolument dévastateur réveilla deux créatures maquillées à outrance.

Et comme par magie Pistol sorti de la pièce du fond. Une fois de plus, son sourire affiché laissait présager une humeur délicieusement frappée, sauf qu’elle portait aussi l’odeur et la couleur du sang !

Le rouge qui coulait sur ses avant-bras dessinait de nouvelles nervures. Et là, à quelques centimètres de moi, sa main tenant une lame de rasoir suintant de rouge sur la ligne saillante amorça une frayeur plus que palpable. Les nanas trop maquillées dirent à l’unisson qu’elles avaient envie de vomir et s’exécutèrent en simultané pendant que Pistol jouant au jeu enfantin du : « Un pour papa, un pour maman » continuait de se lacérer. Pour chaque action une nouvelle coupure étoilait ces filaments de sang qui s’épanouissaient sur ses bras. Une véritable constellation qui fit définitivement tourner de l’oeil les jumelles de gerbe dont les yeux charbons soulignaient l’horreur du moment ou le comique de la situation selon l’humeur dans laquelle on se trouvait.

Quand Kassey releva à son tour la manche gauche de sa chemise je vis que son bras était également tailladé et couvert de balafres anciennes et de cicatrices fraîches. Avait-il déjà joué avec Pistol à « Je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie…. » en s’auto-mutilant de façon absurde et détachée ?

Il ne tarda pas d’achever ma pensée en traçant avec froideur de nouvelles lignes sanglantes dans une insouciance du plus bel effet. Les punks ce soir là n’avaient pas de crêtes !!!

Avec effroi et répugnance je me réfugiais dans un mutisme protecteur, ne voulant en aucun cas suivre le mouvement.

D’un aspect littéraire radical je repensais à Maldoror se découpant la commissure des lèvres mais c’etait plutôt à l’oeuvre de Man Ray ironiquement intitulée  » L’Énigme d’Isidore Ducasse « , objet non identifié enveloppé d’une étoffe et ficelé par une corde, à laquelle j’avais envie de ressembler !

C’est à ce moment critique de la soirée que Krissie fit son apparition et en un clin d’oeil je compris que tout allait devenir compliqué !!!

Ainsi c’était par elle qu’étaient venues les larmes !

Un pseudo hippie sortit de dessous son duvet et mit le son à fond aux premières notes de « The Crusher » (autre reprise des Cramps signée Novas en 1964) putain  !!!

Le bordel partit en fanfarre. Krissie gueulait de toute la rage de son regard, voyez ?

Toute la pièce s’emballa en vrille, le hippie commença une danse détraquée en faisant valser sa couverture arc en ciel. Pistol riait à s’en décrocher la mâchoire. La scène explosait dans tous les tons bariolés du possible. Si nous étions dans un film des années 70, la séquence passerait à la couleur, tendance virage délavé et sautes d’images tel un kaléidoscope foutraque qui ferait un découpage aléatoire de toutes ces gueules tordues.

Et au milieu de cette cohue, Krissie, mince, brune, féline, robe moulante bleue dans un mariage parfait avec ses collants abricot motif léopard, se tenait fixe et droite mais sans une once de vulgarité, la classe folle…déconcertante !!!

Vous voyez le tableau ?

Le mépris attaché au sourire en coin de ses lèvres me cingla d’ une drôle d’impression.

Le regard noir et froid renvoyé par Kassey, droit dans ses yeux à elle comme deux animaux prêt à se dévorer me fit faire un arrêt sur image. Plus rien n’existait que le regard de l’autre…et les tarés tout autour, frénétiques comme dans un clip vidéo en accéléré gesticulaient en tous sens.

Comment le duel allait-il se finir ?

La face A du disque était maintenant terminée. Le saphir creusait le sillon à vide, en répétition stupide de fin de course dans un gondolement saugrenu soutenu par les craquements reconnaissables comme seuls crépitements pour scander la tension du silence.

Et ce fut le bruit sourd de la grande carcasse de Pistol venu s’écrouler au sol qui me fit sortir du ralenti.

La soirée avait désormais comme un air nauséeux et déplacé qui obliqua mes pas vers la casbah!

Resté oeil scrutateur et observateur muet, je n’avais plus qu’à mon tour à inciser la matière même de ce temps dévolu à l’absurdité de l’existence et à énucléer une vision demeurée naïve car, si une certaine littérature comme perspective du mal me faisait jouir d’un jeu défendu, le risque à prendre de la confronter à la réalité me laissait, hélas, beaucoup plus dans un sentiment de prostration que de mise en danger dont cette écriture subversive me nourrissait.

Avant de fermer l’écoutille à l’insomnie, c’est avec la rémanence de cette image d’un oeil tranché au rasoir dans le court métrage de Luis Bunuel « Un Chien Andalou« , cher à Kassey justement, et dont le scénario (écrit par Salvador Dali) d’une relation de couple violente et tendue se calquait à sa perplexe histoire amoureuse, que je ponctuais cette journée éprouvante.

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