Livre Deuxième (chapitre 1)

mort à crédit

« L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes 

Allonge l’illimité, 

Approfondit le temps, creuse la volupté, 

Et de plaisirs noirs et mornes 

Remplit l’âme au-delà de sa capacité. »

            Baudelaire « Le poison » (Les fleurs du mal)

Nevers, été 1987

 Ca n’est pas question que de flair ! 

J’ai tout de suite senti la présence magnétique de Kassey derrière moi.

Présence élaborée, remarquable, unique.

Grande figure désaxée dont je tire le portrait au plus haut plaisir de transposition de sa créativité d’esprit et d’invention permanente. 

Dandy éperdu, il déposa une mallette rouge métallique sur la table du bar où je l’attendais en terrasse.

Et devant ma stupéfaction de voir le manche rouge d’un petit marteau dépasser de la pochette de sa veste, malicieusement, il intima la nécessité absolue de porter un rappel de couleur pour s’accorder avec la valisette… sans quoi il n’aurait pu sortir… et sans plus attendre il dégaina un chalumeau de la mallette « Bosch » et alluma sa gitane.

Avec Kassey à ses cotés la vie était une surprise sans cesse renouvelée, d’une authenticité viscérale. 

Un groupe d’ouvriers passa…. moqueur… crachant sa bile sans interrompre ses pas.

Parce qu’incompris, on ne fait pas chier les individus « bizarres ». Bien souvent, ça les dépasse, les gens, alors ils abandonnent… déconcertés !

Kassey commanda un kir puis disparu aux toilettes pendant une heure en me laissant avec la mallette et une édition de poche de « Mort à crédit« .

Céline, je ne l’avais encore jamais lu.

Je pensais : «  Ca sera pour plus-tard ! ». Mais ce plus-tard c’était maintenant… comme l’arrivée d’une météorique à l’improviste.

Dés la première page je fus interloqué. 

Ce début ! C’était exactement les premiers mots de « Boy meets girl » de Leos Carax, grand admirateur Célinien dont tous les films seraient parsemés de clins d’oeil. 

Chez le cinéaste, ce texte d’ouverture était transformé en de longues syllabes étirées à l’extrême dans une lenteur inaccoutumée : 

« Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini ».

C’est personnel à chacun mais qu’est-ce qu’il y a de plus poignant que de sentir naître en soi une émotion, à mesure que l’on redécouvre une oeuvre dans un instantané inattendu… où chaque mot pèse de sens et offre une relecture bouleversante et inédite d’un sentiment au parfum d’antan ? 

Pendant une heure je fus entraîné dans une valse prodigieuse, tourbillons de mots, de pensées et d’histoires extravagantes. Tout le bouquin me mit le grappin dessus.

Ca allait être un voyage monumental, ample, démesuré… un voyage dont je ne suis par ailleurs jamais revenu… Et ces trois points partout… Ca c’était une sacrée trouvaille qui vous donnait le rythme et vous mettait d’aplomb avec la musique de l’auteur. Bientôt je m’entendis intérieurement discourir de la sorte, comme une petite voix timide qui se raconte des cracks afin de magnifier les bobards du réel.

Et qu’est-ce qui, véritablement, ravivent tes souvenirs ?

« Un autre Picon bière ?  » me demanda le serveur en remontant le son du poste radio où la voix de Lou Reed chantonnait : « And I said no, no,no, oh Lady day », dans son hommage à Billie Holiday.

Et vers quoi verse t-on ? En corollaire à sa question. 

Le fond des choses est ballotté, ça s’engouffre d’affolement, ça divague et ça remonte à la surface comme un mot sur le bout de la langue, imprécis, s’évaporant sans rien pour le retenir. Tout nous échappe sans cesse. Tout se barre en grumeaux… banquise à la dérive.

C’est à peine si j’aperçu Kassey revenir en silence et s’installer itou à la table avec un petit sourire narquois, sûr de son coup. Et de coup, avec Céline, l’écriture en prenait un sacré. Mes bégaiements poétiques n’étaient que pipi de chat, pensées hagardes perdues dans une zone fictionnelle sans saveur.

Son livre était d’une totale liberté de ton, chef-d’oeuvre achevé… et moi incarné de notes…

Chez Céline c’était plein d’histoires. Mais d’histoires comme extirpées des méandres humaines, transpirant le désespoir et les suées folles. Et derrière les histoires, une pensée en action qui déroulait son fil sur la pente obscure des maux…L’homme prit en flag de malentendu avec le monde environnant. 

Céline vous apportait réflexion et dynamisme  à travers ses récits et ses regards obliques envers la complexité humaine et la distance qui nous sépare de nous-même. Et je pensais à toute ces vies gâchées de part en part du globe, à ces vies d’adultes boursouflées par la panne d’exister et de n’être pas restés les enfants qu’ils étaient. 

Faire l’enfant, l’adulte s’est pourtant entêté à s’y planquer… à toujours se chercher un père parmi les idoles, les religions ou les machines à sous !

Ainsi les hommes couraient après leur bonheur à toute berzingue et se prenaient les pieds dans leur propres pièges. Et que faire pour les en empêcher ? 

Lire, écrire… et à travers notre impuissance de dissuasion, évacuer notre spleen comme on enverrait une bouteille à la mer, en vain…pour rien…une lettre adressée à personne, sinon à l’humanité… mais vanité que de vouloir partager son expérience.

Un petit garçon passa dans la rue en demandant à sa mère si la planète n’allait pas finir par tomber tant l’homme fabriquait de choses inutiles sans relâche… Et Céline de répliquer : « Ils étaient lourds, les hommes… lourds et épais… »

Sous un ciel devenu chargé, Mimile traversa la place et nous embarqua chez  » Quoi de 9 ?  » le nouveau disquaire qui venait d’ouvrir dans une petite rue jouxtant le « Donald’s Pub« . Devant la vacance des deux autres boutiques de la ville en terme de rock, Didier, fan absolu des Flamin’ Groovies s’était lancé le défi de proposer un choix moins commercial mais plus rock que ses congénères.  » Quoi de 9 ?  » devint l’îlot à la devanture bleue où désormais nous nous retrouverions souvent les samedi après-midi.

L’odeur de peinture fraîche m’agrippa instantanément et contrasta vivement avec les pochettes des vieux Stooges, Stones, Ramones et Kinks qui ornaient les murs au dessus des bacs de vinyles emplis de noms entendus ici et là. Groupes sixties à foison, éventail rock’n Roll international proposé par le label Havrais « Closer Records« , punk, harcore… cet éclectisme entrouvrit la boutique à une multitude d’oreilles.

Piqué au vif, cerveau aux abois, l’histoire se répétait : « Toujours être ailleurs » passait sur la platine. J’allais enfin savoir qui en était l’auteur.  « 

« Noir Désir » dit Didier. « ils sont de Bordeaux« . J’apprendrais beaucoup plus tard que Théo Hakola, leader d’Orchestre Rouge et de Passion Fodder était l’initiateur de la sortie de cet album en début d’année chez Barclay et qu’il en avait produit le son.

La petite fille sur la pochette, le chant en français, la signature sur un gros label, tout ça ne sonnait pas rock; et pourtant…

Décidément ! Bordeaux semblait être un pôle créatif intense. Sous la houlette de Kid Pharaon, nos Shredded Ermines d’ici allaient enregistrer leur premier 45T « Au Chalet », le studio du Kid où justement en ce même mois de juillet lui même allait enregistrer son premier album : « Love Bikes ».

Juste avant que Didier n’interrompe le morceau j’entendis le chanteur prononcer cette drôle de phrase : « Oh j’ai jamais pu oublier l’odeur des endroits où j’irai » puis de nouveau la voix de Didier couvrit le silence, me laissant dans un questionnement avorté. « Mais y-a pas que Bordeaux » dit-il en sortant deux 45T de groupes de Toulouse : « I close my eyes » des Shifters et « Wild Love » des Boy-scouts qui me séduisit d’emblée en l’entendant… balayant l’ailleurs de Noir Désir à une zone retranchée vers laquelle je mettrais un long moment à accoster.

Les Thugs d’Angers, eux, avaient déjà un pied sur la pédale d’accélérateur de leur deuxième album : « Electric Trouble« , à sortir prochainement chez Closer records, tout comme le premier.

Ainsi c’était tout l’hexagone rock qui se décarcassait pour affirmer et revendiquer un parcours musical qui n’avait que faire des institutions mastodontes qui les ignoraient massivement.

Et en cet été fiévreux, c’est d’un autre projet mastoc que Nevers enfanta : Les Tambours du Bronx

Jojo, fils de cheminot comme d’autres de la bande de Varennes-Vauzelles qui allaient l’accompagner dans cette aventure, eu l’inspiration en voyant Les Tambours du Burundi aux Transmusicales de Rennes. N’étant pas lui même musicien, il se tourna alors vers ses copains d’enfance musicos, allant les chercher un par un pour constituer le groupe et c’est Stéphane Hermlyn qui en structura l’idée qui n’en était qu’à l’état d’ébauche…

Mimile, lui, ça lui disait bien d’aller s’en jeter un… de pousser un peu plus loin la chanson.

Nous rejoignîmes la bande au Petit Verdot

Schloï arborait maintenant une tenue à la « Orange Mécanique » tirée du film ultra violent de Stanley Kubrick. Cette satire sociale psychologique, de part son approche dérangeante et cruelle, en faisait un film immense. Pantalon blanc, chapeau melon, chemise et bretelles blanches, canne à pommeau, Doc Marteens et coque massive sur le sexe, l’allure ne passait pas inaperçue.

Une nana au comptoir s’extasiait devant son look mais la devotchka, comme l’aurait appelé le Alex du film, avait beau rire à pleines dents, elle laissait transparaître un dégoût déguisé de joie et ressemblait plus à une idiote qu’à une férue du style. 

Ah, elle avait tout pour elle pourtant, elle sentait même la vanille; c’est vous dire combien elle était à vomir !

« Mon problème c’est la diction  » finit-elle par dire en bégayant.

Et Schloï de se moquer une dernière fois en fignolant sa réplique : « L’addiction ! A quoi ? ». Puis il envoya balader la fille dans un geste de désintéressement total. 

Le Petit Verdot n’était pas le Moloko + mais on s’envoya tout de même quelques bourrasques de secouant.

Et soudainement la chose devint.

Et soudain la chose est !

Facéties éthyliques… Plus on boit et plus on en veut encore !

De l’ouverture du royaume, la langue dépérit et dégote son verbe intime, libérée.

S’étiole la froideur, se revigore l’écoute des sens… et de son aisance dénoue les incompréhensions d’hier qui nous affleurent, claires et limpides, comme un nouveau jour.

Et on se focalise sur un point insoupçonné d’une idée en éveil. 

Faire cette expérience permet de constater que rien ne change jamais. 

La vie dans ce qu’elle a de plus tenace se détache, se déchire et se recompose à l’infini avec les mêmes ingrédients. La jeunesse remplace les derniers sourires de la vieillesse et s’octroie une nouvelle respiration à travers la modernité. 

Mais tout se calque aux mêmes frissons et les mêmes blaireaux se font avoir à l’unisson… se font font entuber années après années, époque après époque. Les mêmes profiteurs s’engraissent grassement et finissent bouffis-baleine, bronzés purulents à moisir dans un coin nauséabond de leur malfaisance.

L’art de s’égarer. 

C’était donc ça aussi l’écriture… L’apostrophe accrocheuse et le verbe déluré libérant le haut de ses cuisses. 

Et on s’enfonce dans la fissure des mots comme on part en voyage.

L’art de ne pas se coltiner le monde tel qu’il est mais tel que nous le concevons… Un glissement de terrain de la pensée qui gonflerait la poitrine vers une érotisation superbe suant l’audace et l’extravagance par tous les pores de son exaltation… Parce qu’au delà des apparences la chose existe, terrée au coeur du sensitif.

Et c’était cette ivresse désirée, ravitaillée de nerfs, qui se propageait en démesure comme l’attraction d’une exquise friandise qui vous mettrait le désir à la bouche… rejetant avec insolence le déshabillé de la raison dans le seul but de s’engouffrer entier dans la faille créative. Car il s’agit bien de dompter l’animal et le faire transmuer… anamorphose inventive et non pas destructive. 

L’ivresse n’est pourtant pas une science exacte… bredouillant cafard,  on s’évertue au lendemain à reconquérir l’extase et se brûler les lèvres au piment de vie… à s’immerger à nu dans cet état propice à la création. Mais que ce soit par l’opium, le vin ou le haschisch comme le mentionne  Charles Baudelaire dans « Les paradis artificiels » :

«  L’ivresse, dans toute sa durée, ne sera, il est vrai, qu’un immense rêve, grâce à l’intensité des couleurs et à la rapidité des conceptions; mais elle gardera toujours la tonalité particulière de l’individu. L’homme a voulu rêver, le rêve gouvernera l’homme; mais ce rêve sera bien le fils de son père. L’oisif s’est ingénié pour introduire artificiellement le surnaturel dans sa vie et dans sa pensée; mais il n’est, après tout et malgré l’énergie accidentelle de ses sensations, que le même homme augmenté, le même nombre élevé à une très haute puissance ».  L’aveu nu fait donc sa route en ce constat : la seule vraie ivresse est la création poétique. Et, ajoute t-il « On ne crée pas sous l’empire des excitants; on crée à jeun par l’exercice quotidien du travail ».

Céline pensait la même chose.

Ecartelé de plaisir et soumise à l’abondance, l’écriture distendue et béante se désarticule afin de faire rejoindre ce qui est avec ce qui sera… de s’enraciner à la source des mots et dépeindre comment les idées viennent… de quel foyer elles s’enflamment. 

Mouvement par mouvement, décomposée au ressenti de chaque splendeur, l’écriture s’étend et résiste avec fracas à l’ennui de tous les tracas de la vie, et à travers l’oubli, trace sa voie vers la félicité.

Chiffoné tourbillon, la brise noctambule m’accueillit disponible à la maraude, le coeur ouvert à l’errance comme une chanson chaloupée de Tom Waits.

Parsemée de salves pénétrantes, ma déambulation se couvrit de surprise lorsque Paquerette glissa hors du temps sur son vélo gazelle. Par inadvertance le vent se prit dans ses jupes, découvrant une peau de lait bordant d’écume le rouge aux joues. L’éphémère clic-clac de l’oeil agrafa l’image divine aux synapses en folie, marquant une brèche dans les archives de la mémoire. Mnémosyne obstinée…

Et c’est débridé que je m’en revins au bercail afin d’affronter la suite les mésaventures Kafkaïennes du N°6 dans la série de Patrick Mc Gowan : « Le Prisonnier« . C’est Kassey, une fois de plus, qui m’avait fait découvrir cette série avant gardiste qui passait tard dans la nuit… véritable ovni télévisuel qui sondait la capacité de résistance humaine avec infiniment de subtilité dans une ode à la liberté de l’individu. 

Intemporel !

 

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