Livre Premier (chapitre 14)

Frédéric Lemaître, terrasse de la maison de la culture par Arnaud Ohl par

Frédéric Lemaître, terrasse de la maison de la culture. Par Arnaud Ohl 

« je n’veux plus sortir de cet hôpital / j’ai mes amis et je me sens bien /Je suis un oiseau / Je n’suis plus esclave / Plus d’enclave /Les docteurs me piquent je me sens bien / J’aime les couleurs / Elles sont à moi /J’aime les couleurs de toutes les salles / J’effeuille une à une les fleurs du mal « 

Oberkampf  « Hôpital »

Nevers, août 1986

La fragilité des choses. Une voix écorchée chuchotant des silences débridés… les mots comme équilibristes sur le fil du rasoir dans une création en devenir… tout cela faisait chemin sur une pente ascendante, une torture volontaire parsemée d’embûches, de pensées déplacées jusqu’à s’affirmer céans dans une existence auréolée de doutes.

Le nouveau grand truc de la tribu c’était la défonce pour pas cher, avec tout ce qu’on pouvait trouver et expérimenter : des bandes magnétiques de tickets de métro aux désinfectants ménager.

Et l’ultime trouvaille vint de Schloï : Des infusions concoctées à base de cigarettes pour asmathiques. Lui même ayant des difficultés respiratoires, il avait dû tester la chose dans son labo secret. La fin de journée bourlinguait vers une soirée agitée digne d’un été pleinement libéré. Nono, Schloï et Scamy venaient de finir leur répète dans le sous-sol de la maison de la culture. Depuis quelques mois ils se défoulaient dans un punk-harcore qui ne prendrait jamais vraiment racine dans le milieu rock Nivernais mais qui irait se fragmenter en d’autres sections musicales au grès des évolutions de chacun. Fidèles, nous nous retrouvâmes chez Alex. Toute la bande de keupons était là, avec chacun sa philosophie… tout un panel assorti, du clodo à l’intello : Pistol, Scato, Chat, Cleps et ses rangers dégueulasses, tous fins prêts à essayer cette nouvelle came. Schloï, avec son brillant humour nous narra la première expérience de Pistol sous-infusion : Hallucinant avec frénésie, voyant partout des filles lui tendrent les bras, son empressement à les enlacer lui fit toucher des lèvres un imperturbable poteau électrique. Décontenancé, le pylône l’ayant stoppé net dans sa course, il se retrouva comme un couillon, le cul à terre, la gueule en sang !

Aguerrie, la bouilloire vint siffler son air au milieu d’un morceau d’Oberkampf. Schloï et Alex venaient de dépecer les clops et avaient versé le tout dans un filtre à café. Une fois infusé nous bûmes le breuvage miracle. Ca avait un goût de foin sec et… comment dire… les buveurs de thé n’étaient plus ce qu’ils avaient été dans les années cinquante. On attendit longtemps. Et rien…

c’était stupéfiant de vacuité… un gouffre inouï d’ennui et de patience molle. J’avais la gueule pâteuse, le geste lent et rien ne vint. Nous repartîmes vers la maison de la culture où s’annonçait un vernissage d’expo. A notre arrivée nous vîmes Kassey s’entretenir avec une batcave que nous n’avions jamais vue. Il me présenta Bélinda  d’Aix en Provence, qui, de train en train s’était retrouvée dans le balancement des jours à embrasser des chemins de traverse. Cette rencontre fut enrubannée d’un mystère resté muet à jamais et j’ai toujours estimé que Bélinda venait de beaucoup plus loin que ce qu’elle avait bien voulu dire. 

Fagotée comme une princesse souillée, elle poursuivait une voie céleste qu’elle seule semblait connaître.

Infusion, inspiration, expiation ?

En pleine conversation exaltée, assis sur les marches du palais, je fus surpris de découvrir que nous conversions main dans la main, les doigts tendrement enlacés sans que je ne m’en sois rendu compte ! Qui de l’absorption en était l’auteur ?

Quelque ivresse prolongée nous parcourûmes la ville à la recherche d’un lieu où s’engouffrer, où laisser dévergonder notre envie l’un de l’autre. Nous passâmes en revue toutes les portières de voitures, espérant l’offrande d’un conducteur distrait. En vain ! Nous traversâmes les petits jardins du palais ducal et nous nous retrouvâmes dans la nuit noire sur le toit de la maison de la culture vide de toute présence. Retour au point  de départ. Décidément… tout un symbole, le désir érigé au sommet.

Bélinda avait quatre ans de plus que moi et me répétait tendrement : « j’aimerais t’emmener partout avec moi » comme frappée d’une impossibilité immuable. Sa voix laissait pourtant présager de biens magiques moments…

Je ne cherche pas forcément à donner dans le mystique mais bien des signes libèrent une disposition à l’invisible et diantre que ces missives touchent instantanément au coeur.

Mais je n’en pouvais plus. Engourdi, je la caressais maladroitement. Elle souriait et murmurait « j’aimerai bien que ça soit la première fois » et ça l’était en quelque sorte. Son sexe était chaud, ses cuisses gelées et nous étions transis de froid. Nos corps se dissociaient et se réintégraient comme sur la pochette de l’album des Virgin Prunes « If I die, I die », et plus la nuit avançait, plus nous mourrions effectivement l’un à l’autre. Il n’y avait pas une once de romantisme à cette baise mal ficelée, et pourtant l’instant était unique, merveilleux; d’une autre époque, d’un autre espace même tant nous survolions la scène comme extérieurs à notre chair. Les dernières minutes furent d’une cruauté écoeurante, vraiment injustes et lamentables. Il me fallait rentrer et il n’était pas question, impossible même, de ramener une fille à la maison. Je laissais donc Bélinda s’étendre sur le carrelage glacial de mon hall d’immeuble. Etait-elle déjà passée à une autre dimension de son voyage infini ? Particule stellaire en orbite parmi les atomes crochus de ce vaste monde dégueulasse ! Elle, impénétrable, et moi percé à nu de ma misérable insuffisance, médiocre et tiédasse engagement d’un poète sans couilles !

Jamais je ne revis Bélinda .

« Oh severed head

I’ll feed your head with bread

And paint your lips bright red

I’ll keep it fresh on ice

It will look very nice

Can I take it back with me ?

Back to the flat with me ? »

 Siouxsie And The Banshees « Headcut »

Maintenant, l’effervescence du mois d’août pointait le bout de ses seins à tout va. Des plages du sud aux festivals d’été, la fournaise émancipait les corps et les âmes saoules de vie. J’étais là, seul en terrasse d’un café, pensif… et voir la vie qui passait comme ça devant moi, dans un déhanchement insolent, à grande bouffée de désir et d’explosions des sens, m’embarquait à toute envolée vers des pensées salaces. Les jours d’été pour ça sont rudes… chahutés par une paire de jambes ou un ravissant décolleté en train de se faire la malle, je commençais à bouillir, échauffé, le coeur fringuant. Toutes ces peaux aux allures généreuses qui déambulaient aussi vite qu’une pensée qu’on perd en route s’agglutinaient dans une espèce de frénésie du regard, s’amassaient en une pulsion compressée à l’essentiel : Tout dévorer dans l’instant.

Et n’allez pas me dire le contraire !

J’entendais encore Bélinda  me dire au milieu de la nuit : « Le temps ne fait que commencer et parfois la patience dans l’impatience c’est la douceur dans la fébrilité ». Mais dans la fougue de la jeunesse, ne pas savoir attendre cramait parfois des perspectives dont on ne saurait rien mais avivait aussi l’étincelle d’une impulsion qui provoquerait bon nombre de rencontres imprévues.

Pistol arriva les yeux rouges, complètement déglingué : « J’ai mon bébé, j’ai mon bébé  » clamait-il. Il s’égosillait comme un dératé, énervé de fatigue, allègre et surexcité. La petite histoire c’est qu’il pensait avoir mis en cloque une punkette proche de la bande, une fille que j’avais aussi embrassée à pleine bouche un soir de picole. La scène s’était déroulée devant le petit théâtre. Je me souviens bien de ce moment car Stéphane Hermlyn était passé juste à ce moment là et gentiment moqueur avait lâché dans notre direction  » Ca c’est un baiser !!! « .

Toute la vie était pleine d’histoires du même genre… et comme l’être humain était bien peu de choses ! Avec entrain nous rejoignîmes les bords du canal. Ce soir là, l’association « La vie en Rock » menée par Jean-Michel Marchand avait organisé une soirée de concerts sur une péniche: Les Shredded Ermines ouvraient le bal pour finir en fiesta avec Los Carayos. Ce groupe était constitué du multi-instrumentiste François Hadji-Lazaro (Garçons Bouchers / Pigalle), de Schultz (Parabellum), d’Alain Wampas (Wampas), d’Antoine Chao (Chihuahua) et de Manu Chao (Hot pants et futur fondateur de La Mano Negra). Ils venaient de sortir un vinyle live, uniquement composé de reprises country-blues punk déjantées.

La musique c’était l’énergie pure, le sas par lequel pénétrer un peu plus nos rêves de gamins. Et de nos fêlures, la puissance de la poésie à transformer la chute en envolée.

Je me sentais déjà peindre le tableau et saisir le sentiment d’une génération.

Nos aspirations étaient plus limpides, nos prises de risques plus spontanées car la jeunesse nous offrait le sentiment que tout nous appartenait, que l’on pouvait tout vivre sans déjà penser à rendre des comptes comme le monde adulte s’y employait, esclave d’une contradiction édifiante entre le pouvoir et l’impossibilité de faire ce qu’il voulait… et enfin d’être, tout simplement.

Je me disais qu’un livre pourrait être comme une vieille reprise de rock n roll qui vous bascule dans une époque révolue, qui échauffe le coeur à vibrer encore ainsi de sensations retrouvées , avec cette simplicité d’exister qui brille comme un joyau pur dans la nuit des souvenirs.

L’ère était donc à la fête et enterrait les jours sombres du début d’année. Mais musicalement c’était autre chose qui m’intéressait : D’autres groupes français émergeaient un peu partout dans le pays. Des labels novateurs comme Closer, emmené par Stéphane Saunier proposeraient une alternative à l’alternatif français avec des groupes chantant en anglais et donc par répercussion beaucoup moins pris en compte par les médias, car on le sait, pour prospérer en France il faut chanter français. En ce mois d’août, Kid Pharaon de bordeaux enregistrait son premier 45T : « Walking my way », un titre symbolique par ailleurs de tout son parcours personnel à venir. Le vinyle sortirait chez Fu Manchu.

L’été exultant d’émoi, il y eu aussi du changement du coté de The Cure. Radical même. Le théâtre antique d’Orange vit la formation se produire en ses vestiges, parcourant leur discographie en une set-list assez inégalement jouée. A la surprise générale, au moment de l’entrée en scène Simon Gallup attrapa la tignasse de Robert Smith, alors emblème absolu du groupe, et l’envoya valser dans les airs. Il s’agissait d’une perruque masquant la nouvelle coupe en brosse du chanteur. La soirée fut filmée par Tim Pop, leur clipper fou, pour un résultat plutôt décevant qui sortirait sur K7 VHS.

Pistol se volatilisa dans la soirée, passant d’une humeur pétillante à un spleen cafardeux. D’autres silhouettes partirent assouvir de nocturnes câlins le long du canal. Pour certains la beuverie continuerait jusqu’au matin. Toutes ces soirées finissaient toujours dans un joyeux cloaque, dans une ébullition de vie se dispersant en toutes directions comme des bulles de savons, s’évaporant à l’aube d’une humanité qui courait déjà à sa perte… et tout cela dans la plus légère insouciance. Et moi je partais à la dérive dans mes pensées, à me poser mille questions… Mais était-ce les bonnes me direz vous ?

Ce que je voulais là, tout de suite, c’était rentrer chez moi. Je veux dire, en littérature.

Quand s’éveille le monde de la nuit, harassé, écorché de tout le jour, l’être qui s’abîme en un songe éclatant de persuasion se projette à des années-lumières de toute normalité.

De chair et d’os virtuels je reçus la visite d’Ulysse. Barbe et broussaille de cheveux argentées tel un Zeus déchu trônant sur une planète abandonnée. De cette chambre noire dont était issu mon rêve se révélaient des épreuves photographiques qui lentement montaient vers une prospective de mon avenir. « La prédestination aux choses » chuchotait Ulysse comme pour effleurer un secret bien gardé, à peine audible. Et malgré tout la chambre noire répétait en écho cette parole, et Ulysse de persister :   » Tout arrive au juste moment, on ne décide de rien ». « Ou on décide de tout » prononça une autre voix derrière moi, mais quand je me retournais la pièce demeurait vide et éclairée d’un noir brillant, même si je ne discernais pas d’où venait la source lumineuse. Et maintenant mon visage prenait la place de celui d’Ulysse et ses lèvres s’ouvraient : « Notre destin est choisi avant la naissance… par nous-mêmes ». L’écho se tut, des flashs crépitèrent sur les murs. L’atmosphère était confinée et totalement dénuée de sentiment. « A toi de faire tes choix, pour ce que tu considères être le chemin le plus propice à ton éveil  » prononça mon double sans même ouvrir la bouche, puis disparût. Un ciel étoilé se déployait désormais au dessus de moi et les constellations formaient un visage rieur : Celui d’Ulysse. « Je préfère chercher la lumière à travers l’ombre » susurra t-il en s’effaçant.

 

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