Livre Premier (chapitre 17)

Artaud par Man Ray

Antonin Artaud, Man Ray 1926

« Je regardai sa bouche aux lèvres noircies par le laudanum, une bouche que je n’avais pas envie d’embrasser. »

Anais Nin (Journal 1931-1934)

Paris, 1987.

Mû par l’obsession de creuser le mystère, nous coulâmes au coeur d’une nouvelle plongée initiatique et abyssale de la pensée d’Antonin Artaud.

Avec Camilla, nous partîmes comme au front, possédés et comme aimantés par ce visage audacieux photographié par Man Ray. Le coffret « Antonin Artaud qui êtes vous ? » d’Alain et Odette Virmaux, fervents spécialistes du poète, abondait en témoignages et documentations. Mais le plus impressionnant, le plus perturbant, c’était cette K7 audio fournie avec la biographie : L’enregistrement radiophonique censuré de 1947, « Pour en finir avec le jugement de dieu« . Entendre la voix d’Artaud éructer, psalmodier, hurler, grogner, se métamorphoser était une expérience sensorielle jamais vécue, une épreuve unique. Et c’était plus qu’une voix, c’était le mal à l’âme mis à nu, transposant son apostasie en une diatribe éloquente et anarchique. C’était il y avait à peine 40 ans. Quand on y pense, c’est rien 40 ans, c’est à portée de mémoire, c’était hier presque… Et le lien qui nous unit à ce tremblement reste solidement ancré au temps présent.

Il y avait maintenant dans ma balance trois portés disparus : Rimbaud, dont la vie était ponctuée de parcelles obscures, puis l’étoile noire Lautréamont dont on ne savait rien, ou presque. Et l’exacte contraire, ce dernier écorché dont on avait à disposition énormément de photos et documents. Le contraste était incommensurable.

Et maintenant, entre deux trajectoires tout se confondait dans un élan aléatoire.

Je fis un rêve : Belladonna, toute échancrée de lingerie noire sous son manteau léopard se déhanchait pas à pas vers moi. Errante, somnambule, se hasardant en une rame de métro dépeuplée, je la voyais arriver vers moi, fâchée, mais toute en douceur. Et pourtant l’annonce était surprenante. Dans mon ivrognerie dont je ne me souvenais pas, j’avais fait acte d’une grande créativité sur le mur blanc de chez elle que j’avais exagérément repeint en un mur de briques noires et blanches. De son avis propre, elle s’en fichait, elle trouvait même ça dément, mais c’était son « Miles Davis » qui s’était énervé. Je n’en avais effectivement aucun souvenir et étais même curieux de voir ça… plus que d’être gêné de l’avoir fait !

Puis, nonchalamment je me mettais à déclamer un texte devant une ronde de fantômes insensibles à ma prose.

Là encore, en contraste total, je l’entendais me murmurer : « Mais ce n’est pas ta posture naturelle de te mettre en avant. Toi tu éclaires les autres. »

Pour un temps, c’était donc le profil parfait de Belladonna qui se calquait, clop en avant, sur le mur de mes pensées. Epris, les sens écarquillés à tout va, je me l’imaginais à profusion ma sauvageonne. Sa façon de tirer sur son mégot, lèvres gonflées d’impertinence, concentrée en des intervalles magnétiques. Perplexe… Calfeutrée en un domaine où rien ne vient troubler l’attention sinon le temps qui passe en emportant ses flots bousillés de ressenti, transbahutés d’une seconde à l’autre comme des douleurs passagères. Un va et vient incessant d’émotions nues…

Le jour luit. La nuit, elle.

Réveil !

Lumière aveuglante. Et la vie crue qui plante sa détermination en te laissant sur le cul, sans souffle, comme des milliers d’âmes qui se foutent le camp dans la matière même de leur oubli.

Retour.

Les copains des vieux jours qui se sourient devant un verre vide, et du fond de l’existence telle une apparition aimée, phalène qui se consume à son feu intérieur, elle encore, un mouvement de tête arrogant et attractif face à mon allure redevenue timide, nippée de rien, assoiffée de s’éclipser en cendres comme de sa métamorphose mortuaire à toucher de si près sa vérité fragile.

                               « Tonight I’m feeling like an animal 

                                 Tonight I’m howling inside 

                                 Tonight I’m feeling like an animal 

                                 Tonight I’m going wild « 

                                                            The Cure (all I want)                                                                                       

La douceur de mai égrena son badinage et The Cure nous livra sans préséance un double-album boursouflé comme une pochette surprises. Un joyeux fourre tout où se mêlait le pire et le meilleure ! Enregistré dans le sud de la France comme un disque de vacances, « Kiss me Kiss me Kiss me » et ses lèvres rouges démesurées, offrait dix-sept morceaux de douce folie ingénieuse. La singularité de Robert Smith se répercuta et se déversa de nouveau dans les images de Tim Pop avec le clip du single «  Why can’t I be you ?  » pour un nouveau grand numéro dérisoire et un succès planétaire dont le groupe était maintenant habitué et devant lequel Robert Smith restait stoïque : « Je suis simplement moi-même en toute occasion, et ce, grâce à The Cure. Je n’ai jamais planifié faire partie d’un groupe à succès. Je déteste de plus en plus être la bête curieuse du monde public. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi les gens m’apprécient tant que ça. Mais sinon, rien ne m’impressionne vraiment, je sais que les médias et le succès ne me monteront jamais à la tête. Cela m’amuse beaucoup que partout où l’on est invité on porte toujours les mêmes vieilles fringues. Ca m’a bien fait marrer la dernière fois que l’on a fait une télé à Paris pour Champs-Elysées, je me suis retrouvé habillé comme un clown face à ce type complètement coincé dans son costard. » (Michel Drucker)

Entre nous mes amis, ce livre premier qui prend fin  pourrait être la métaphore d’un vieux morceau de The Cure, avec sa longue intro instrumentale. Puis s’égrainant, la voix fait corps, le carillon sonne. Le temps enlève son habit de peine. Sa parure inouïe se détache habilement comme l’écriture embrassant les lèvres de l’imprévu s’embrase de passion. Long et grand voyage vertical qui se pare de velours et choisi son heure, animal à souhait, qui, dans un sourire de hyène, nargue notre impatience d’une lucidité à fleur de peau…

Mais d’une parenthèse primordiale, faire pénitence ? Car de ces deux années primitives passées en revue à la vitesse d’un magnétophone enrayé, bande froissée gerbant sa parole magnétique et soumise au vertige de la perte, je ne pouvais en faire l’omerta !

Ici tout doit être question d’effervescence. Que le lecteur touriste pressé d’appuyer sur la gâchette du temps saute les pages à son gré et passe directement au chapitre des oubliettes. De lui je me contrefous. Et qu’importe !

Car qu’est ce qui compte le plus sinon être bouleversé ? Et que nos vies ainsi bousculées nous projettent dans ce bouillon à vif, prêt à en ressortir neuf et nu, innervé même de nos archaïques pensées comme d’ une énergie qui se libère. Une riposte à notre engourdissement et une illumination sans entraves à notre déploiement.

Qu’est ce que doit -être ce livre sinon cela : une vitalité fiévreuse à faire vibrer le silence et imploser à notre obstination d’être… Enraciné et libre, afin de modeler notre destinée à notre image. Image mouvante, image errante, spectres écartelés d’un désir de présence dont l’altération des jours réduit en cendres la portée. Mais des braises assoupies, toujours l’ardeur peut renaître. Car rien d’autre ne m’intéresse  que la dimension humaine et combien certains hommes font du bien à l’humanité. Pourtant… pourtant, ça marche de travers parfois un homme. C’est crabe face à l’amer.

Rembobinage arrière, poussée de fièvre. Eté 87.

Clairement, en cette soirée de la fête de la musique, un nouveau chapitre s’esquissait. Kassey ayant déjà disparu dans la foule, je retombais sur ces demoiselles excitées. « Toujours être ailleurs » hurlaient-elles encore comme si les perles musicales de Stéphane Hermlyn n’avaient eu aucun impact. Mais le regard galvanisé par cette épiphanie, mes yeux ne pouvaient se détacher de cette jeune Jean Seberg en plein déploiement d’un ravissement total. Et comme hypnotisé, à l’écoute même d’une détérioration volontaire, je me permis d’aller inhaler cet « ailleurs »…  Schloï dégaina son flacon de poppers et c’est toute la maison de la culture qui tangua. Ces sniffs à rallonge nous propulsèrent le coeur dans un charivari frapadingue, intense mais éphémère. Chaque prise nous emmenait pour une minute de battements sourds dont tout le corps mesurait la cadence avec fracas. Et, désinhibé, c’est tout notre épiderme qui était emporté dans une euphorie exacerbée. Pâquerette elle s’appelait la jolie môme et y aurait un paquet d’histoires à déballer. Son groupe de copines disparu de mes radars et laissa place à la fantaisie de Pistol qui débarqua  tout nu  en courant sur le trottoir, la queue au vent, en gueulant : « No Fun« . Nous le suivîmes lorsqu’il retourna sur les bords de Loire où la bande de keupons se torchait à la « Jenlain« , déjà dissipée en pagaille générale autour d’un poste à K7 pourri où les Stooges déversaient leur bile vénéneuse :

                                                 « No fun my babe no fun
                                                   No fun my babe no fun
                                                   No fun to hang around
                                                   Feeling that same old way
                                                   No fun to hang around
                                                   Freaked out for another day »

                                                                                               The Stooges (No Fun)

Puis, chaviré par la bière je me dispersais et tentais, comme une quête obsessionnelle, de retrouver Pâquerette parmi la foule de badauds.

Ardent, murgé, je butinais joyeusement, les sens en éveil comme quand chaque détail amplifié te connecte au plus que réel et te fait éprouver un réseau sensoriel sans fin, naviguant d’un visage à l’autre, imbriqué dans la complexité de chaque texture de pensées.

Et dans ce beau chahut de la ville en émoi, comme animal traqué à l’orée de l’abois, je disparus dans ma forêt obscure. Car, reprenant la route de la maison, incompréhensiblement, je fis chemin inverse en traversant un peu plus fébrilement les synapses endommagés de ma raison. Sensation horrible de se sentir partir dans une chute horizontale vertigineuse bordée d’un haut le coeur suffocant. Horrible déperdition de l’être, aviné, transi d’effroi face à une horrible et disloquée dépouille de soi. Un tel manifeste d’écoeurement total mettait un terme définitif à l’envie de s’y remettre. Quand on a cru miser si peu et que la roulette tourne encore, ce tournis vous coince dans une impasse dont on ne devine pas la portée et on se perd alors en vomissures… Brisures éparpillées que recroqueville le cerveau en un amas de rien.

Tant bien que mal on se récupère épave en espérant une rive apaisante mais le naufrage nous hante jusqu’au plus doux des rêves. Mon bord de mer je le trouvais au sein même d’un caniveau… Etendu serpillère !

Oh, j’eus bien un soubresaut en voyant arriver un keuf sur sa mobylette blanche, interpellé par des témoins soucieux de mon état. Mais en trois, voire quatre pas à la plus haute évaluation, je me retrouvais la gueule dans le gazon sous une nuit naissante déjà plombée d’étoiles. Le temps maintenant distendu ne me laissa pas le temps de savourer l’arrivée de la camionnette de flics. Ils m’embarquèrent  illico dans un plan-séquence syncopé de moqueries. J’avais beau tenter d’articuler mon adresse à leur intention, la seule réponse que j’obtins disait, dans une torpeur maintenant bien ancrée : « Ah non mon gars, c’est direction l’hosto. Et surtout dégueules pas hein ! « . Tiens, quelle idée savoureuse… Et je leur fis ce présent.

Au feu rouge, dans une ultime acuité, j’entendis un rire joyeux à l’extérieur du fourgon. La fille disait : « J’ai déjà embrassé un garçon avant toi ce soir ! » et de rigoler et rigoler tandis que je glissais lentement mais inéluctablement vers un coma éthylique comme le papillon que j’étais finissant de se cramer naïvement à la lumière la plus imperturbable.

                                             « A change of speed, a change of style.

                                              A change of scene, with no regrets,

                                              A chance to watch, admire the distance… »

                                                                                                  Joy Division  (New Dawn Fades)

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