Livre Premier (chapitre 4)

The Opposition

Le vendredi matin je parti seul pour Bourges ou m’attendaient de nouvelles surprises. Dès mon arrivée à la gare, alors que je vérifiais l’adresse de la salle de concert, j’entendis : « tiens, voilà notre talent latent… » Je me retournai, c’était Ulysse : « Mais on n’ te connaît pas et on n’ te connaîtra jamais ! » 

Je ne sus comment prendre cette phrase. Voulait-il dire que mon âme resterait un mystère insondable ou bien que je ne serai jamais reconnu ? Même si tout çela me semblait bien abstrait…

Il semblait déjà bien torché au vin rouge avec toujours ce  sourire hilare et la clope au bec. Il but à ma santé et dit « Si on veut comprendre le monde, faut être dans le même état qu’ lui… Chaotique ! ! !  Faut être au diapason. »

J’étais le seul à l’écouter et à l’ entendre. Le quai devenu fourmilière grouillait d’empressement et le brouhaha s’empiffra des grésillements des haut-parleurs. 

J’ai toujours trouvé très impoli de ne pas écouter un homme qui vous parle et Ulysse m’intriguait par ce qu’il disait. Derrière cette barbe et ce sourire malin, j’avais impression de reconnaître quelqu’un. je lui demandai s’il avait besoin de quelque chose dans l’immédiat et il me répondit : « j’ai tout c’ qu’il faut » en agitant  le « Zarathoustra » de Nietzsche. Je ne l’avais pas encore lu. Ni aucun autre de ses livres, ni même d’autres philosophes. 

Mon bahut c’était pour les nuls, il n’y avait pas de philo et j’avais quitté le « cursus normal » trop tôt. Aborder cela seul me semblait trop prématuré. 

Pourtant un jour chez un ami j’avais vu un livre de Nietzsche dont le titre m’avait fortement marqué et je l’ai toujours gardé en mémoire, c’était : « Crépuscule des idoles ou comment philosopher à coups de marteau ». 

Ulysse esquissa un sourire et du fond de ses yeux bleus virevolta une vivifiante exaltation. « Croire en sa bonne étoile c’est croire en son destin… c’est avoir une pensée positive envers tout ce qui nous entoure et envers soi. C’est être son propre ange gardien… »

Il me demanda : « comment vont les amours ? »

« Je suis en pleine confusion. Je me sens écartelé comme à une nouvelle aube de ma vie. » dis-je 

j’étais sur le point de le quitter quand il s’emporta, enthousiaste: « attends, attends… » Il cherchait un passage dans son bouquin. Il releva la tête vers moi, plissa les yeux et replongea en pleine page : « il y a toujours un peu de folie dans l’amour. Mais il y a toujours aussi un peu de raison dans la folie. Et à moi aussi qui aime ce qui vit, il me semble que les papillons ou les bulles de savon et les êtres humains qui leur ressemblent sont ceux qui en savent le plus du bonheur. » Magnifique. 

J’aurais pu l’écouter des heures durant. Je le laissai une nouvelle fois tout en trouvant incroyable d’être retombé sur lui, sur sa sagesse, et la poésie prophétique dont chaque pore de sa peau transpirait.

In the heart there’s no turning back
No rules or lies to hold me back
In the heart there’s no tomorrow
In the heart only pain and sorrow
                                              The Opposition  (in the heart)

Quelques temps auparavant j’avais découvert l’album de  The Bonaparte’s  un groupe français fondé par Laureen Azcarate et deux ex Baroque Bordello, Gilles Pradinas et Gilles Bourgues dont le premier EP trois titres « Today » avait été produit par Lol Tolhurst de The Cure

L’album de The Bonaparte’s  « Shiny Battles » était une très bonne Cold Wave et il y eu de l’allégresse à les découvrir sur scène. Le morceau d’ouverture « The battle of Iena » m’exalta et « Shiny Light » m’enivra.

Par la suite ils enregistrèrent un deuxième LP « Welcome to the Isle of dog » également produit par Lol Tolhurst, puis tombèrent dans l’oubli.

En ce qui concernait de découvrir de nouveaux groupes, il y avait également ce disquaire génial à Bourges et ce fut encore le cas ce jour là en poussant la porte de la boutique. Une petite merveille passait sur la platine et ça m’arrêta net. Il y avait quelque chose de Peter Murphy dans la voix du chanteur, les guitares avaient un son d’enfer et ça sonnait à la perfection. 

La pochette était sublime: un détail d’une peinture de Klimt dans un cadre doré surplombé par ces lettres: JAD WIO

Le morceau s’appelait « The ballad of Candy Valentine ». 

Il faut croire que c’était mon jour de chance. Le vendeur m’apprit que le  duo allait se produire d’ici une heure en scène ouverte.

 C’est ainsi que je vis un de leur premier concert. 

Je fus un peu étonné de voir arriver deux jeunes types habillés très simplement et non pas stylisés comme leur musique. Leurs vestes ornaient même la petite main jaune «  Touche pas à mon pote » pour la campagne antiraciste de l’association « SOS-Racisme » et ce détail me marqua: Merde, c’était la main jaune du gamin dans mon rêve ! Et de plus dédoublée  !!!

Deux types, deux guitares et un magnéto à bandes pour toute la partie rythmique. On était dans l’épure mais c’était foutrement énergique et endiablé…

Revigoré, je me dirigeai prestement rue des Vertues, au domicile de Belladonna avec le ventre noué par l’excitation. L’appel des sirènes me fit grimper les marches à toute berzingue et ma fougue se heurta au voile noir de l’absence: Belladonna avait laissé un mot sur sa porte, visible à tous : « Malencontreusement éloignée par le décès d’un proche, je me vois contrainte de remettre notre entrevue. Je serai de retour après les obsèques. »

Le mot « obsèques » était raturé et la phrase continuait: « je préfère dire funérailles. Obsèques, obscènes. » Malgré son absence, tout Belladonna  était la : directe, minutieuse et incisive. Mais à qui s’adressait ce mot ? Pas à moi en tous cas puisqu’elle ne m’attendait pas. Ma visite eût été une surprise. 

J’échouai donc et me vis chavirer au sein d’une librairie. 

Je trouvai le « Zarathoustra » et feuilletai les pages comme on regarde une voie lactée.

Et les étoiles filantes traversèrent les cieux : « que dit ta conscience ?-Tu veux devenir celui que tu es ».

« Il faut que tu veuilles brûler dans ta propre flamme : comment voudrais-tu redevenir neuf si tu n’es pas d’abord devenu cendre ? »

 Les mots de Kassey, les mots de Rimbaud, ceux d’ Ulysse et maintenant ceux de Nietzsche avaient des résonances troublantes… Je me sentais habité par de nouvelles présences. Un changement avait lieu et j’en avais ouvertement conscience.

Mais l’ aventure était loin d’être terminée. Je me dirigeai vers le palais des congrès pour mon dernier concert de la journée. J’avais découvert  The Opposition  à Nevers en 1984 en rencontrant une bande de New Wave dans la rue. Ils venaient  des alentours et ne juraient que par  The Opposition  et leur deuxième album «Intimacy»

« Ecoutez ça, c’est encore mieux que The Cure  » disaient-ils. Et c’est vrai que je fus assez séduit par leur musique mélancolique entrelacée de reggae-blanc un peu à la façon de The Police que j’avais aussi beaucoup écouté et apprécié. 

Mark Long et sa voix aérienne Marcus Bell à l’impressionnant jeu de basse et Ralph Hall le batteur formaient un trio anglais qui rencontra le succès en France lors de nombreuses dates mais aucun en  Angleterre, ce qui leur fit  draîner une légende de groupe français en dehors de l’Hexagone.

Un troisième album « Promises » fut beaucoup moins mélancolique et le dernier sorti « Empire Days » était destiné à les faire devenir les nouveaux U2 mais la réussite ne fut pas celle escomptée. 

La salle était gigantesque et l’ « Intimacy » recherchée n’était pas au rendez-vous. La soirée se termina avec Spear of Destiny et son chanteur compositeur Kirk Brandon à la réputation sèche et nerveuse. Je connaissais déjà son précédent groupe Theatre of Hate  dont les chansons « Original Sin » et « Do you believe in the Westworld» furent de très bons morceaux du post punk. 

La encore, la foule trop nombreuse et le coté Pop de l’évolution du groupe m’empêchèrent d’ apprécier. 

Sur le chemin du retour en direction de la gare mes oreilles sifflèrent. 

J’avais comme l’impression d’être là depuis une semaine, comme si un double de moi-même était resté tel un fantôme à travers le festival. 

Mais bientôt la réintégration fut brutale et immédiate:  La  gare était fermée. 

Plus du tout de train pour nulle part…

En panique, j’ appelai mes parents afin de les avertir. Je leur dis que j’allais tenter d’aller chez une amie et sinon de trouver un hall d’immeuble pour passer la nuit avant de reprendre un train au matin. 

Je sortis de la cabine téléphonique et refis le chemin inverse. Si la chance me souriait, Belladonna serait peut-être rentrée. 

Son mot d’obscènes obsèques était toujours accroché. Ah que je regrettais les cris de Linda Sharrock derrière la porte ! ! ! 

Je pensais à Ulysse en me demandant où il avait pu trouver refuge pour la nuit. 

Je restais un moment sur le palier de Belladonna avec le Zarathoustra que j’avais acheté. Depuis cette époque, je ne suis plus jamais sorti sans un livre. 

Ulysse étais toujours en connexion avec moi. Je lisais: 

« ils voulaient échapper à leur malheur et ils  trouvaient les étoiles trop lointaines. Alors ils se mirent à soupirer : « Oh!  s’il existait seulement des chemins célestes pour se glisser dans une autre existence et un autre bonheur ! » 

« C’est alors qu’ils inventèrent leur petite ruse et leurs petits breuvages sanglants. »/ « Toute oeuvre de votre vertu est pareille à l’étoile qui s’éteint : sa lumière fait encore route, elle est encore en chemin, – et quand ne sera-t-elle plus en route ? Ainsi la lumière de votre vertu est-elle encore en route, même lorsque l’oeuvre a été accomplie. Quelle soit oubliée ou morte : son rayon de lumière vit encore et voyage.  » 

Quel signe entendis-je ? Quelle mystérieuse prémonition me fit sortir de chez Belladonna pour arpenter les rues à nouveau ? 

Jamais je n’aurai pu penser une seule seconde à être surpris de la sorte. Les rues étaient devenues calmes à présent. Un faisceau de lumière vint balayer mon corps, projetant mon ombre devant moi. 

La voiture derrière moi avançait lentement, elle klaxonna et illico je reconnu la Ford Taunus bleue métallisée de mon père. 

Comment se pouvait-il ? 

J’étais abasourdi mais tellement soulagé. Après mon appel téléphonique, il n’avait pas réfléchi trente secondes. Dare-dare il s’était lancé sur la route sans même réaliser qu’ il y avait peu de chance de me retrouver dans la ville à deux heures de route. Il en souriait de joie tellement il me voyait éberlué. 

Et puis il discerna le livre dans ma main et dit : 

« je vois… Ce bouquin m’a rendu fou quand je l’ai lu à vingt ans. Un soir je me suis relevé et j’ai foutu toutes ces pages à la Seine. » 

À peine étonné que mon père eût lu cette oeuvre, je demeurai cependant interdit. Ma bonne étoile ce soir prenait un nom et c’était tout ce qui m’importait. 

Maintenant la voiture fonçait comme un bolide céleste à travers la nuit  et l’univers entier s’ouvrait comme la corolle d’une fleur. 

L’éternité avait commencé. 

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