Livre Premier (chapitre 1)

Frédéric Lemaître et Ly-Sioux, Nevers mars 1985 par Arnaud Ohl

Laisse toi te détruire

Nevers, printemps 1985 

A bout de nerfs j’entre au « Broadway bar » QG du milieu rock de Nevers. Joël le patron a ouvert ce lieu après un séjour aux USA. Le comptoir est façonné d’une vitrine emplie de toutes les boîtes d’allumettes américaines qu’il a pu trouver. Et il y en a des dizaines.

Au fond du bar trône un billard où nous passons des heures à jouer. Ici, pas de baby-foot, ni de flipper et encore moins de consoles de jeux vidéo. L’endroit est confiné, la lumière faible et la musique country bat son plein. Les habitués se fréquentent tous dans une bonne ambiance : Punks, rockers, bikers, hardeux, voici la famille régulière qui se côtoie.

La bande de Varennes-Vauzelles, banlieue proche de Nevers, se retrouve ici de préférence. Au premier abord, cette tribu qui deviendra celle des premiers Tambours du Bronx fait peur : mecs carrés en tiags et perfectos, gueules aux cheveux longs ou ex punks gueulards. Bref, dans sa totalité tout ce joyeux vivier est une meute de sacrés fêtards et avec eux la vie prend du relief, surtout lorsqu’ils sont musiciens et que ce noyau dur éclate en une constellation de groupes. (K2R, Mafu Cage, Le Cercle de PragueQuelque part en Europe, Les Rocky Chagalou, The White Cities, Saint Vehme, Pat Carton).

Je me souviendrai toujours de Chon, voyant arriver la nouvelle bande de petits punks que nous étions en 1984, dire haut et fort pour nous faire flipper : « Mais qu’est-ce qui m’a foutu une bande de petits morveux pareil ? ». Nous étions entrés dans le lieu saint et nous nous y sentions déjà bien. Ce jour de mars 1985, quand je passe la porte, je remarque instantanément au comptoir un jeune homme élancé, les cheveux longs, le regard noir et moqueur à la fois : le portrait craché que je me faisais de Maldoror

Là, devant moi, le visage fin, silhouette soignée d’une veste et d’un pantalon noir coupés comme sur mesure, le zigue avait un charisme évident. Il venait de finir cul-sec son verre de blanc-cassis et me demanda : « Qui es-tu ? ». Je répondis : « Moi-même ». Mouvement de tête vers le haut, il rétorqua : « Non, pas encore ! ! ! » et il commanda deux autres blancs-cassis à Joël. « Puisque nous devons être dépendant de quelque chose autant que ce soit agréable » dit-il et nous trinquâmes. Je venais de rencontrer le plus grand poète décadent de la région. Kassey venait de passer un long séjour à Londres comme je l’apprendrais un peu plus tard, mais c’est lui qui me dit : « je ne t’ai jamais vu à Nevers ! ». J’étais arrivé ici avec mes parents l’année passée après avoir difficilement subi huit ans de déchirements à la campagne, mais je ne voulais pas me souvenir de cette période… Et de mon enfance à Paris il ne me restait que trois, quatre vagues souvenirs jusqu’à mes sept ans. Mon enfance s’était enfouie, et je préférais déclarer que j’étais né en 1982, en découvrant «Pornography» de The Cure, à l’époque de sa sortie. J’avais 13 ans.

Artistiquement, ce fut ma première grande claque émotionnelle. La deuxième fut de découvrir « Les Chants de Maldoror » de Lautréamont deux ans après. Mais je n’eus pas le temps de répondre, Kassey aperçut quelqu’un dans la rue derrière moi et passa la porte précipitamment, comme une météorite en feu. Je me retournai de nouveau vers la salle et reconnus quelques têtes : Silvère, le bassiste des White Cities avait les cheveux ébouriffés à la Cure et sapé de noir, tout comme moi.Nous étions quasiment les seuls à l’époque dans les rues de Nevers attifés de la sorte mais on ne s’est jamais vraiment côtoyés. Il était de la génération précédente et faisait partie de cette bande de Vauzelles. Je ne vis qu’une fois  les White Cities sur scène. C’était une soirée d’été en 1984 au petit théâtre de Nevers où jouaient également les Saint Vehme, et ce furent probablement mes premiers concerts. Ce soir-là justement, Sid le bassiste des Saint Vehme avec son iroquoise décolorée avait délibérément choisi de s’habiller en blanc de haut en bas pour justement contrecarrer le versant sombre de leur musique, s’associant volontairement à celle de Christian Death, tout comme celle des  White Cities s’associait à celle des Cure, avec ses basses droites et ses plans de batteries répétitives. Sid était d’ailleurs lui aussi au fond du bar en train de jouer au billard avec Pistol. L’iroquoise décolorée était devenue une crête noire façon Robert De Niro dans Taxi Driver. Il était très concentré sur son prochain coup. Pistol patientait en jouant de la flûte, mais de façon stridente tel un enfant qui s’amuse à irriter ses parents. Dans son grand manteau militaire, avec son regard fou et son sourire dément il avait l’air d’un Johnny Rotten hilare… Kassey ne revenant pas, j’allais les rejoindre. Nous jouâmes quelques parties en buvant des Picon-bières et toute la joyeuse équipe se propulsa dehors pour aller au concert des Washington Dead Cats, groupe psychobilly de Paris que j’avais déjà croisé au marché en journée  en train d’acheter des légumes. Car si Morrissey de The Smiths jetait des fleurs à son public, eux leur jetaient des poireaux, d’où le titre de leur album « Go Vegetables Go ». 

Mais d’après Mathias le chanteur, c’était pour être en opposition avec les Virgin Prunes qui eux balançaient des morceaux de viande dans une théâtralité sinistre et obscure. Les Washington Dead Cats eux voulaient surtout s’éclater. 

La soirée était d’autant plus importante que notre amie Ly-Sioux qui venait d’intégrer au chant le groupe Pat Carton se produisait ce soir là en première partie. Nous arrivâmes en trombe à la salle des Montôts dans la petite voiture de Sid.

Scamy, Nono, Valou, Schloï et tous les autres étaient là aussi. C’était émouvant de voir Ly-Sioux sur scène, ses longs bras s’étirant comme pour enlacer notre attention. Deux semaines auparavant le photographe Arnaud Ohl avait fait un portrait de nous deux sur le toit de la maison de la culture, et cette photo en deviendrait même la couverture du programme pour le mois suivant. Devant la fierté idiote de la famille, mes parents n’avait donc plus rien à reprocher à ma coupe de cheveux ébouriffés… Quoique.

Après l’ambiance cold des Pat Carton, le concert des Washington Dead Cats préfigurait une belle fête à l’imaginaire des séries Z et des films d’épouvante des années 50. Joyeux merdier sur scène, musiciens masqués ou déguisés en momie, cette fiesta sonore et visuelle embarquée par le géant Mathias et sa crête blonde, commença d’être perturbée par une cohorte de Teddy-Boys parisiens venus s’allier à ceux de Nevers pour faire dégénérer le concert. Au bout de quelques morceaux déjà, la tension progressa dans la salle et en quelques échanges d’insultes intempestives la scène fut prise d’assaut et la salle bouillonna en bagarre générale. Le bruit qui circulait était que les Teddy-Boys trouvaient insultant qu’un groupe de punks se nomme Dead Cats. Pour eux c’était comme vouloir mort le mouvement Cats. Alors que ça n’a jamais été le credo des Washington Dead Cats qui se reconnaissaient aussi bien dans la musique punk, surf, garage ou rockabilly. Par contre leur vraie bête noire c’était le Front National. Ils étaient un des rares groupes ayant une attitude politique, combattant le fascisme et le racisme tout en chantant des textes qui eux ne l’étaient pas.

Avec les autres groupes militants de leur label « Bondage Records » ( Bérurier Noir, Nuclear Device, Ludwig Von 88) ils furent à l’origine de ce qui allait s’appeler le rock alternatif et tous défendaient les mêmes valeurs (disques pas chers, concerts pas chers, soirées de soutien aux associations qui elles, étaient fondamentalement engagées.) (dixit Mathias).

Bientôt je vis, ou plutôt je sentis arriver en pleine gueule une creepers pointure 46 en forme de soucoupe volante. Et quand bien même j’aurai été tenté d’y goûter, le sang qui coulait de mon nez n’était pas du ketchup. Le film gore se transformait en réalité. 

RBK qui m’avait rejoint au début du concert m’emmena à l’extérieur : j’étais sonné et les histoires de monstres en plastique ne me faisaient plus rire. Le concert s’arrêta net, la soirée était foutue.

RBK je l’avais connue exactement ici, au bahut des Montôts l’année passée. Elle avait flashé sur ma tenue vestimentaire exclusivement noire et ma coupe de cheveux hirsute. En 1984 The Cure n’était pas encore autant médiatisé comme ça le deviendrait en 1985 avec l’album « The Head On The Door ».

Ainsi naquit mon premier véritable flirt. Aujourd’hui j’avais le blaire au compte-gouttes et elle ne me regardait plus avec les mêmes yeux. Par ailleurs cette soirée fut une révélation pour elle qui craqua complètement sur Mathias et s’inspira de lui pour créer ses nouvelles toiles. Elles furent exposées peu de temps après dans un café de la ville : « le petit Verdot ». Les Montôts c’était aussi la vie écolière en lycée professionnel. Je me suis retrouvé brinquebalé ici sans trop savoir comment suite au déménagement de la campagne à la ville. On y apprenait la mécanique-auto et à devenir un bon ouvrier pour les usines du coin. Je n’avais rien à apprendre ici et ça se solda d’ailleurs par un échec. Un jour que j’étais concentré à lire «Les Chants de Maldoror» pendant un temps de pause, le pion qui nous surveillait et qui vit mon bouquin me dit: « Frédéric, que fais tu là en LEP ? » c’était Yves Human, devenu par la suite metteur en scène et prof de philo. Je me le demandais aussi mais sans trop m’y attarder. J’avais confiance en ma petite étoile.

Mais le point positif des  Montôts c’était Denis. Lui aussi un exilé à sa manière. Son frère Momo était le bassiste du Cercle de Prague. Les meilleures moments se déroulaient après la cantine quand nous nous retrouvions pour écouter des K7 qu’il m’enregistrait et découvrir un panel musical extraordinaire. Mes groupes français préférés devinrent Tanit, Orchestre Rouge, Kas Product, Fall of Saïgon. Denis, il m’a tout de suite vu arriver. Il était déjà en deuxième année quand je suis entré au bahut. C’était l’époque des K7 pirates et assez rapidement il me vendit un petit trésor: «Girls don’t cry», un concert de The Cure joué en Allemagne en 1980 lors duquel Robert Smith improvisa des paroles sur un morceau inconnu afin de souhaiter un bon anniversaire à son bassiste Simon Gallup. Pour moi, découvrir des inédits et des versions différentes des albums était tellement magique... Denis fut un grand révélateur pour ça. C’était d’ailleurs lui qui avait vendu sa paire de creepers vertes à Pistol. Quelques minutes après l’hécatombe du concert je le vis d’ailleurs sortir de la salle avec une seule chaussure au pied. L’objet volant identifié était donc bien le sien. Lui aussi avait le pif en sang, mais le connaissant il avait forcément dû distribuer des torgnoles et dégominer de la banane !

Pour une bonne partie de la bande, nous nous retrouvâmes sur les bords de Loire pour finir la soirée.

Je ne revis pas Kassey ce soir là.

 

commentaires
  1. Arno ohl dit :

    Quelle surprise de rencontrer ton joli et précis récit !

  2. fabre- sid - sidou ... dit :

    Encore merci pour faire revivre ces souvenirs lointain ! Sid

  3. yannick CHARMOT dit :

    c ‘est génial de lire cela moi qui est bien connu cette époque et surtout Nevers,

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