Oiseaux-Tempête

Oiseaux-Tempête av 15 (1)

©Frédéric Lemaître

 

                                                                             A marée haute

Prolongeant leur voyage en mer, les musiciens creusent leur œuvre qui deviendra probablement une trilogie autour de la Méditerranée et de ses multiples remous. Plus dur, plus engagé, « Ütopiya? » leur deuxième opus ne s’enfonce pas au creux de la vague mais atteint sans respirer de nouvelles cimes.

Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul, piliers de la formation me reçoivent à quelques jours de la sortie de l’album, dont l’aspect graphique est aussi l’un des plus beaux parmi les sorties récentes.

Votre premier disque avait été réalisé rapidement après une seule répète et un concert. Quel a été le processus de création pour « Ütopiya? » ?

Steph : Contrairement au premier où nous avions deux, trois idées (Beat Song, Ouroboros), là ça a été une impro totale sur trois jours avec un peu plus d’instruments que sur le premier.  Le fait d’avoir fait plein de concert nous a permis de développer un langage. On a sorti tout ce qu’on avait et c’est après qu’on a travaillé.

Fred : On est parti sans aucunes idées de thèmes, rien ! Nous avons embarqué Gareth Davis avec qui nous avions fait un concert et avec qui nous avions envie de jouer.

Nous avions envie d’un geste un peu brut, peut être encore plus que sur le premier qui était déjà un saut dans le vide. On est revenu avec tellement de matière qu’il a fallu prendre le temps de construire le disque, ce qui a pris presque huit mois…

Steph : On est rentré avec treize heures d’enregistrement. Nous sommes revenus plusieurs fois sur des versions auxquelles nous n’étions pas sûrs en faisant des coupes. Nous voulions vraiment éviter la complaisance du jeu. On sait vite quand un truc nous plaît et tient la route. On élimine assez rapidement les choses inabouties ou qui tournent à vide… Le morceau « Yallah Karga » faisait neuf minutes au départ. Dans les derniers moments nous avons eu l’idée de le raboter, de le transformer pour un faire un truc punk de deux minutes. On a même parfois additionné des morceaux qui n’avait rien à voir les uns avec les autres.

Fred : Sur ce disque là il y a pas mal de télescopage ou de superpositions à la Teo Macero, producteur de Miles Davis qui mixait des bandes ensemble. D’un coté, on a une partie de la matière qui peut être une impro de vingt minutes qu’on ne refera pas et d’où émergent de belles choses. Et de l’autre, trouver un gimmick intéressant et de le travailler comme un morceau en composant rapidement des parties assez simples. Il y a un peu ces deux corpus là.  Ce disque est très relié à l’énergie que nous avions en concert. La session studio est faite de ça, de pure magie parfois. Beaucoup de choses ont ensuite été mixées à l’instinct.

Steph : Tout le truc est de se mettre en condition. Aujourd’hui on a appris à prendre le temps de déjeuner, de discuter, de rire, de se sentir connectés. Et quand on y retourne il naît des choses. On a vraiment de la chance parce que ça se passe souvent comme ça. On a aussi appris à gérer les tensions, la fatigue et tous les aléas à côté.

Fred : Comme dit Steph, a on appris à prendre le studio comme un outil et pas du tout comme une finalité. Il y a toujours une ou deux frustrations de morceaux pas assez aboutis pour pouvoir les garder. Du coup ces idées reviendront peut-être plus tard ou pas. Mais mis à part ça, il y a des choses heureuses. L’arrivée de Gareth a aussi libéré des choses dans le groupe. Par exemple de replacer des instruments à différents niveaux, d’aller vers d’autres territoires comme le free-jazz, voire même la chanson comme avec G.W Sok, l’ancien chanteur de The EX sur « Ütopiya / On Living ». Dés le départ nous sentions qu’il fallait ajouter une voix sur ce morceau.

Qu’est-ce qui a motivé votre choix de G.W Sok justement pour la partie chantée et comment s’est fait le lien entre vous ?

Steph : C’est déjà l’admiration du groupe et ensuite une bouteille lancée à la mer.

On lui avait envoyé le morceau et le texte du poète Nazim Hikmet en le laissant libre, sans indications précises.

Il nous a répondu quasi immédiatement, enchanté par le morceau et nous a très rapidement envoyé une version incroyable qui malheureusement n’était pas bien enregistrée. Il a donc dû la refaire.

Fred : Il y a quelques morceaux de The EX qui ont jalonnés mon parcours de musicien.

Nous allons faire quelques concerts avec lui, peut-être même bosser sur d’autres morceaux…

Votre disque est enregistré en France et pourtant nous avons l’impression d’être totalement ailleurs, Quelle est votre recette ?

Fred : Le premier disque était directement lié à des voyages préliminaires. Sur celui ci les voyages étaient un peu en cours. L’année dernière Steph a passé la moitié de son année en Italie. Il y a donc des sons qui viennent de là-bas. Mais surtout la grande différence avec le premier c’est que le son des sessions nous a amené à continuer ce voyage en Méditerranée et est vite devenu une nécessité. Je suis parti à Istanbul prendre des photos et enregistrer des sons, puis j’ai rejoint Steph en Sicile pour y capter d’autres bruitages. Nous avons construit une autre histoire. Il y a les voix de Slavoj Zizek et de Hakim Bey également, un philosophe anarchiste soufi. La dimension du voyage est différente du premier disque aussi. Sa vision politique est un peu plus large, un peu plus globale.

Le titre de l’album avec son point d’interrogation donne t-il à penser que Oiseaux-Tempête est un groupe qui questionne le monde ?

Steph : On ne voulait pas forcément se politiser sur le premier. On voulait même à peine en parler, mais cette fois avec le choix de textes d’opposants comme Nazim Hikmet le message politique est très clair. En fouillant l’album on peut s’en rendre compte aussi. La question d’Ütopiya, oui, évidemment. Est ce que c’est possible encore de changer les choses ? Est-ce qu’il reste une chance ? Oui, c’est une vrai question posée aux auditeurs.

Imaginez vous avoir un jour sur scène quelqu’un délivrant un texte engagé ?

Fred : Bien sûr, ça pourrait arriver. C’est compliqué de dire que la musique parle d’elle même mais j’espère que ça se ressent. A une échelle un peu mondiale les choses prennent des formes extrêmement dangereuses. Nous sommes nécessairement impliqué dans le moment dans lequel on vit. Les disques ne changent pas le monde mais ils changent un peu les gens parfois. Ça peut être des soutiens, des béquilles, des petites lumières pour t’aider à penser autrement. Sans prétention, c’est ce qu’on essaye de faire.

La pochette de l’album en dit long aussi sur le naufrage de cette partie du monde sur laquelle vous travaillez.

Fred : On vit la fin d’une civilisation, c’est évident. Nous ne sommes pas dans la contemplation du naufrage mais il y forcément quelque chose de beau aussi, parce qu’il y a de nouveaux mondes possibles qui s’ouvrent. La pochette est une photo de Yusuf Sevinçli, photographe turc. C’est quand même plus beau qu’un pétrolier en action.

Est-ce indiscret de vous demander qui se cache derrière  « Requiem for Tony » ?

Steph : Pendant l’enregistrement à Lyon, un soir nous avons eu l’occasion de regarder Scarface sur un grand écran. Le lendemain, pour rigoler, nous avons repris le thème du film en impro. On s’est retrouvé à faire un truc quasi métal, hyper lourd et hyper orchestré en même temps. On l’a gardé, mais même jusqu’à la fin on ne savait pas trop quoi en faire. Au final ça marchait très bien alors qu’on pensait qu’il allait passer à la trappe comme un morceau Lynchien sur notre premier disque. C’est donc Requiem pour Tony Montana. C’est un petit clin d’oeil qui prouve aussi qu’à certains moments on se laisse prendre par des instants imprévus. Tout est ouvert.

Propos recueillis par Frédéric Lemaître, avril 2015

Ütopiya? (2015) 2x Vinyle / CD / Digital (Sub Rosa / Differ-Ant)

Un an après et quelques concerts qui ont écumé les quatre coins de France, un nouveau disque d’inédits enregistrés entre 2012 et 2015 vient de voir le jour.

On peut d’ailleurs y entendre ce mystérieux morceau Lynchien dont parlait Stéphane Pigneul ( « Black as midnight on a moonless night », réplique magnifique issue de Twin Peaks, lorsque Jack Nance demande à l’agent Dale Cooper comment il aime son café).

Le temps donc de patienter jusqu’au troisième opus de la trilogie qui a d’ores et déjà pris racine au Liban.

Restons à l’écoute !

Unworks & Rarities (2016) Vinyle / CD / Digital (Sub Rosa / Differ-Ant)

02 OISEAUX-TEMPÊTE © Pamela Maddaleno 2015

© Pamela Maddaleno